Richard Abibon
Je rêve de ma compagne
qui est habillée de cuir. Elle est devant le miroir et se maquille. Elle se
passe une énorme couche de fond de teint vert.
Nous sortons et avant de
sortir nous passons dans un grand hall à l’intérieur duquel il y a sur quelques
marches surélevées comme une petite maison, une maison dans la maison. Nous
sortons, et, arrivés dehors, je m’aperçois que la maison est à flanc de coteau,
c’est la maison de ma compagne. Elle a rajouté plein de petites maisons sur les
toits de sa maison.
Au réveil je me demande bien de quoi il s’agit.
Je repense au visage vert de ma compagne. Quand
j’avais 20 ans et que je me prenais pour un peintre, j’avais fait un portrait
de la mort en jeune fille, et c’était une jeune fille au visage vert, qui avait
des cheveux noirs et longs, exactement comme ma compagne dans mon rêve. La
mort.
Ça m’a tout de suite ramené à une de mes
analysantes, Aldjia, qui m’avait raconté la chose suivante:
Quand elle était petite en
Kabylie, vers 4-5 ans, elle avait un oncle qui était de son âge. Cet oncle
était mort en très bas âge. Elle
avait déclaré à sa mère : « je ne suis pas d’accord, la mort, je n’en
veux pas. Je veux le réveiller ». Sa mère lui avait répondu :
« ah oui, tu n’as qu’à le réveiller! Tu prends une cuillère d’huile
d’olive, tu lui mets dans la bouche et il va se réveiller ».
La petite part au cimetière avec sa bouteille
d’huile d’olive et sa cuillère. Elle gratte la terre au cimetière où était
enterré l’oncle. Elle
arrive jusqu’au seuil, c'est-à-dire le drap dont on entoure le mort. A ce
moment-là sa grand mère qui l’avait vue faire de loin, intervient. Elle l’a
arrêtée à temps.
Elle m’avait dit
« seuil », en s’interrompant dans son récit sur ce mot. Il lui semblait que ce n’était pas le bon…elle a
finit par le trouver, le bon : « linceul ».
Il y a des guillemets dans ce récit, qui indiquent
un discours de quelqu'un d’autre rapporté par Aldjia. Mais l’ensemble de ce discours
est lui-même rapporté par moi. C’est ce dont je me souviens, ce qui me vient en
association au rêve dont je vous ai fait part au début de ce chapitre.
Quel rapport ? Qu'est-ce qui
me garantit – et qui vous garantit, à vous, lecteur – de ce qu’il y a seulement
un rapport ? Une seule chose pour vous le garantit : ma parole. Et
pour moi, une seule chose me le garantit : l’association m’est venue
immédiatement, sans que je cherche. Elle est venue, elle est donc vraie. Plutôt que de l’écarter au nom de l’absurdité[1],
examinons au moins l’hypothèse de ce lien, et voyons si cela nous amène à dire
quelque chose de juste. Les guillemets sont donc superflus. Je propose de m’en passer à partir de maintenant. Je prends acte de ce
fait, que je cesse de croire que je rapporte les paroles de quelqu'un
d’autre : je ne rapporte que ce que mon souvenir a vraisemblablement
travesti de ce que j’ai pu entendre.
Aldjia était venue me trouver parce qu’elle ne
supportait pas la mort. Précisons encore une fois, ce que je devrais dire à
chaque fois, mais que j’oublierai certainement de mentionner parfois :
cette portion de phrase « elle ne supportait pas la mort » est de
moi. C’est
ce dont je me souviens de ce qu’elle m’a dit, dans un rapport d’après-coup
lointain, et après ce rêve. Peut-être m’avait-elle dit tout autre chose à la
première séance. Peut-être cette problématique n’était-elle apparue que
beaucoup plus tard. Peut-être n’est-ce pas du tout sa problématique. Je ne
travaille pas avec l’objectivité, mais avec la subjectivité. Ce souvenir est
celui qui me revient après le rêve où il n’est explicitement question que de ma
compagne, et qui à mon réveil, entraîne spontanément cette association.
Aldjia avait récemment été confrontée à la mort de
son beau père. Elle avait été étonnée de se voir si bouleversée par cette mort.
Elle n’avait pas pu en dire un mot à son fil ; c’était trop fort pour
elle. C’est à la suite de cela qu’elle avait retrouvé le souvenir de son oncle
qu’elle avait déterré.
Au fil des séances lui viennent de nouvelles
associations : un jour ma mère a jeté les petits chats que la chatte venait
d’avoir de l’autre côté du mur du cimetière. Je suis allée de l’autre côté du
mur du cimetière et je me suis occupée d’eux, je leur ai apporté à boire et à
manger jusqu’à ce que ma mère s’en aperçoive et fasse disparaître les petits
chats d’une autre manière.
Autre souvenir : elle voit sa mère enterrer un
petit chat dans un coin du champ et elle voit la chatte qui cherche partout son
petit mort. Elle dit à la chatte : viens, je sais où il est. Elle va au
coin du champ, elle déterre le petit chat, le rend à la chatte qui prend le
petit dans sa gueule et le ramène à la maison ; sa mère retourne
l’enterrer dans un autre endroit inconnu de la fillette.
Elle conclut, après tous ces souvenirs :
« j’ai vraiment un problème avec la mort. Pourquoi suis-je incapable de la
supporter ? Pourquoi est-ce que je cherche à arracher des être vivants à
la mort ? »
Je lui demande : Avez-vous vous-même été
arrachée à la mort ? Et on en reste là.
La fois suivante, elle arrive en disant :
j’étais dans le bus et je repensais à votre question que je n’avais pas compris
sur le moment. En y repensant, tout d’un coup j’ai senti comme si on
m’étranglait et un coup sur la tête comme si on me frappait. M’est revenue une image que
j’avais complètement oubliée. L’image
de Malika, le nom que j’avais donné à la mort, Malika la mort. J’avais complètement oublié cette
image, dit-elle, c’est cette question qui l’a fait revenir.
Cette image, poursuit-elle, est
C’était pour moi comme une surface sans trou, et le
rêve, en le rattachant là où ça m’avait touché personnellement, a tenté de
faire un trou, ce qui lui a permis par la suite de faire un trou dans le trou
de son souvenir et de faire remonter cette image de Malika la mort, qui était
déjà remontée dans ma mémoire, moi l’écoutant, par le biais du rêve, et de ce
portrait que j’avais fait de la mort en jeune fille verte, oublié depuis
longtemps.
C’était un exemple de: comment ça fonctionne le
transfert.
A partir de là, un certain nombre de souvenirs lui
sont revenus du genre : en Kabylie on était très pauvres et ma mère a
essayé de me faire disparaître parce qu’elle ne pouvait pas me nourrir ;
puis : c’est parce que j’étais une fille. Effectivement, il lui est revenu
un souvenir supplémentaire, qui était déjà présent dans mon rêve sans que je le
comprenne. Elle
avait un autre oncle avec lequel elle jouait tout le temps, qu’elle aimait
beaucoup quand elle avait 4-5 ans. Un
jour, le jour de la circoncision de l’oncle, elle a hurlé toute la journée, et
quand ses hurlements prenaient la forme de quelques mots, elle disait: je veux
pas être circoncis!
Elle fait ce travail de la coupure. Nous le faisons
tous les deux, il consiste à mettre à jour des surfaces qui avaient été
englouties dans la désorientation[2].
L’orientation concerne la vie ou la mort, garçon ou
fille, l’un étant complètement corollaire de l’autre. C’était comme ça dans mon
rêve au sens où cette petite maison dans la maison m’a rappelé ce que j’avais
vu l’été dernier en Thaïlande : dans toutes les maisons, il y a une petite
maison, la maison des esprits, qui est la maison des ancêtres, la maison des
morts. Il faut aller régulièrement brûler de l’encens, mettre de la nourriture
pour que les morts se sentent bien dans leur maison de façon à ne pas venir
ennuyer les vivants dans leur maison à eux.
C’est ce que je retrouve. Mais du fait qu’il s’agit
de la maison de ma compagne et qu’elle a ajouté des maisons par-dessus sa
maison, indique aussi qu’elle a rajouté dans mon idée à moi un phallus là où il
n’y en avait pas, c'est-à-dire au corps de la maison. A son corps est ajouté un
autre corps qui est une petite maison sur la maison, qui est le corps comme
phallus, le corps objet rajouté comme l’enfant pourrait être un objet phallique
rajouté au corps de la mère.
J’avais été touché par cette dame là où moi-même je
pouvais être touché et mon rêve faisait trou dans ce qui, jusqu’à présent,
faisait la surface désorientée du transfert entre elle et moi.
Ce transfert commence à prendre une forme intense.
Chez Aldjia, sans nul doute puisqu’elle ne cesse de me parler de l’effet que je
lui fait, de ce qu’elle pense sans cesse à moi, à sa grande indignation,
puisqu’elle est mariée à un homme merveilleux, et mère d’un superbe petit
garçon qui lui donne beaucoup de satisfactions.
Quant à moi, j’ai été touché par ses premiers
récits, venus du fin fond de la Kabylie, de son enfance, et des questions que
tout être parlant se pose sur la vie et la mort. Sa simplicité, sa facilité à
me parler de ces sujets si difficiles me sont allés droits au cœur. Sans compter qu’elle est
furieusement jolie ! Cependant,
je ne m’aperçois pas consciemment de l’ampleur de l’effet dévastateur qu’elle
produit sur moi. Le premier rêve dont je viens de rendre compte est le premier
signe par lequel je me suis moi-même rendu compte. Et ça continue :
J’ai la certitude d’être
coupable d’un détournement d’avion. A l’aéroport, un de mes collègues, ferme,
mais triste, me fait remarquer que c’est comme si je venais d’avouer. Je
l’associe aussitôt d’une part à un de mes anciens analysants autistes, lui
aussi furieusement beau, d’autre part à Aldjia, dont j’ai parlé hier soir dans
le groupe de travail consacré au rêve.
J’ai aussi la certitude
que ma mère est paranoïaque. Je repère bien à quoi, mais je ne peux pas en dire
plus. J’ai juste une image d’elle, vieille, se tenant debout, un peu hagarde,
comme on voit certaines vieilles femmes dans les hôpitaux psy. Je suis à
l’hosto, il n’y pas assez de bureaux, et
je squatte ce lui de … une de mes collègues ? Je ne sais … je suis
avec un parano, ou alors c’est ma mère. Je le fouette sauvagement à coups de
ceinture. Il est allongé par terre. J’y vais carrément. Je ne retiens
absolument pas mes coups, et j’y prends un plaisir immense.
Que dire de ça ? Que j’ai envie de frapper ma
mère ? On bat
un enfant[3], mais ici, ce n’est plus maso du
tout, c’est passé au sadique. La culpabilité, c’est
C’est ce qu’elle m’avait raconté
de sa vie amoureuse, en effet, mais pas tout à fait en ces termes, bien sûr. Il y a eu une période sa vie, avant son mariage,
pendant laquelle elle menait une double vie. A son travail, employée modèle;
et, toutes les nuits ou presque, elle se transformait en tombeuse de boite de
nuit. Elle
s’amusait à séduire les hommes, pour ensuite dire non dès qu’une proposition se
faisait jour. Parfois il lui arrivait de coucher, juste une nuit, pour ensuite
jeter l’homme comme un kleenex. Parfois il lui arrivait d’engager une aventure
un peu plus longue. Dans ces histoires, elle n’avait
de cesse de se faire détester, jusqu’à ce que l’homme la quitte. Alors elle
déployait des trésors de séduction pour récupérer le fugitif jusqu’à ce qu’il
revienne…pour alors le renvoyer d’un non aussi tranchant qu’inébranlable. Il
lui fallait être le maître. Si quelqu'un devait quitter, c’était elle. Cette
période s’accompagnait d’anorexie et d’insomnie. Cette vie intense ne lui
laissait guère le temps ni de manger ni de dormir. Il lui arrivait de sortir de
boite de nuit au petit matin pour aller directement travailler.
En écrivant cette histoire, je me rends compte que
je mélange certainement des épisodes de ce que j’ai entendu venant d’elle avec
ce que j’ai entendu d’autres femmes dans la même situation. Pas seulement des analysantes…
elle me fait furieusement penser à une femme dont j’ai été autrefois éperdument
amoureux, et qui m’avait fait le récit du même type de fonctionnement. Je
sais, je sens, qu’il m’est impossible de faire un récit objectif. Ce qui
s’imprime dans ma mémoire venant de Aldjia va forcément directement à la
rencontre de ces souvenirs, qui présentent des similitudes de structure. Et
quand je parle de structure, je veux bien dire : la structure de la
relation, la structure du transfert. La mémoire de l’autre s’est inscrite de la
manière dont j’ai été pris dans ces relations. Elle les inclut, les condense,
les transforme en fonction des valeurs anciennes, tout en modifiant ces valeurs
anciennes à l’aune des nouvelles données.
Les coups de ceinture de mon rêve renvoient à une autre analysante d’origine Kabyle, qui se faisait régulièrement frapper ainsi par son frère, sur ordre de sa mère. Moi-même, je n’ai jamais vécu de choses pareilles ; ils indiquent cependant la violence des sentiments engendrés en moi. Comme le Freud de l’article « on bat un enfant », je tente de marquer l’autre de façon à le maîtriser à mon tour, afin de ne pas me laisser entraîner dans les tours de passe-passe de la séduction. J’aimerais faire subir cela à cette femme afin d’être sûr de ne pas craquer. Ce serait un détournement de cure aussi sûrement que le détournement d’avion que me reproche le collègue auquel j’attribue le rôle de gardien de l’éthique.
Mais si les coups de ceinture sont une bonne façon de faire des marques ou du trou sur l’autre, ils sont aussi de sérieux substituts à la jouissance. C’est sûrement le cas de la part de ceux qui s’adonnent à ce genre de pratique, que ce soit sous couvert de correction infligée ou de sadisme avoué.
Derrière chacune de mes amoureuses, derrière chacune de mes analysantes, se profile ma mère. Dans mon rêve, elle est à l’hôpital psy, et justement je reçois Aldjia dans un dispensaire dépendant d’un hôpital psy. Avec ma mère aussi, qui n’a jamais fréquenté de tels lieux, j’aurais aimé reprendre le contrôle de la situation. Comme le petit-fils de Freud avec son fort-da : frapper violement est l’image empruntée à une autre analysante pour obtenir le même résultat : mettre à distance, rester le maître, ne pas subir les humeurs de l’autre qui va et vient à sa guise, qui aime ou rejette à son gré.
En termes topologiques : ajouter une dimension.
Je ne sais plus si c’est à la suite d’un tel rêve, mais c’est certainement après l’évocation explicite par Aldjia d’une relation amoureuse entre nous que j’avais répondu sèchement :
- Il ne saurait être question d’une relation entre nous. Par contre, comme vous le faites là, il est toujours possible d’en parler.
Par contre, je suis sûr que c’est lors de la séance suivante qu’Aldjia me dit :
-
Ca
y est, c’est fini avec vous. Je ne pense plus à vous comme avant, j’y pense
plus tout le temps. Comment ça se fait ?
-
vous en avez parlé ! (et moi aussi ! ne dis-je pas dans
cette réplique qui est cependant mention du dit : ajout d’une
dit-mention.)
- oui, et puis je sais : j’ai remis de l’ordre. En fait c’est à l’égard de mon père que ça se passe.
Est-ce le fait de l’analyse de ce rêve ? Ce serait un peu simple si ça pouvait finir comme ça. En fait, il a encore fallu du temps pour analyser de part et d’autres tous les détails du nœud dans lequel nous étions pris tous les deux.
Cette recherche de distance, cette nécessité de l’ajout d’une dimension me porte à la recherche d’une théorie de la dimension[4], que j’ai pu élaborer grâce à la question des écritures du nœud borroméen.
Mais pendant ce temps, l’inconscient
ne perds pas son temps et continue l’élaboration. Voici un autre rêve personnel
survenu quelques temps plus tard:
Mon ex-épouse m’annonce
que mes deux enfants sont morts. Elle le constate au fait qu’il n’y a plus de
glaçons dans le frigo. Je vais vérifier. Les deux bacs à glaçons sont là, mais l’un
d’eux est dans le bas du frigo l’autre est à la verticale, un peu incliné
contre le freezer, mais pas dedans. Les glaçons ne sont nullement fondus, mais
il en manque quelques uns.
Ça veut dire, sans doute
possible, que mes deux enfants sont morts. Je me mets à pleurer, d’une façon
très grave. Je me réveille.
Je n’ai jamais eu qu’un enfant, et celle-ci se porte fort bien. L’interprétation ne peut donc s’attarder sur cette apparence, et l’aspect latent du rêve m’apparaît aussitôt. Il ne s’agit pas d’enfants, mais de la possibilité d’avoir des enfants, qui réside en ces organes supplémentaires, au nombre de deux, que les hommes trimbalent entre les jambes. Deux, comme les deux bacs à glaçons. Je pense d’abord que c’est l’âge, qui risque de me glacer de ce côté là... Le fait qu’il en manque indique une possibilité d’ablation, donc de castration. Après le feu, la glace qui menace.
Puis, il me revient ce qu’Aldjia m’a raconté lors de sa séance de la veille. Elle a de fréquentes insomnies. Dans ces cas là, elle se lève, va dans le frigo pour voir si elle peut manger quelque chose… elle sort une glace, va chercher une petite cuillère et quand elle se retrouve devant sa glace, elle n’en a plus envie, elle remet (j’allais écrire « l’enfant ») la glace dans le frigo.
La problématique d’Aldjia avec la mort, elle a été énoncée depuis longtemps. Avec le désir aussi. Mais là, je ne la désire pas comme objet, je m’identifie à elle. Je fais le même gestes qu’elle et je constate, comme elle : la mort du désir.
Ce rêve est l’accomplissement d’un désir. Comme Freud le souligne, le deuil s’apparente au fait d’ingérer l’objet disparu, comme dans le repas totémique, comme dans le fort-da. Dans le mythe de la horde primitive[5], c’est à la suite de la dévoration du père mort que vient l’intégration des interdits qu’il faisait respecter de son vivant, et c’est l’origine de la parole. Dans la fort-da, c’est de la maîtrise sur les départs de la mère dont il s’agit de faire son deuil, en la remplaçant par le trésor inestimable de l’énonciation.
Pour Aldjia, il s’agit de compenser un rêve qui se refuse à la formulation par l’absence de sommeil. Alors, elle l’écrit par le mime, tandis que je l’écris par le rêve. Dans cette mise en scène, rédigée pour elle-même et son psychanalyste, elle joue le rôle de la belle bouchère[6] : de ce qu’elle se prépare à manger, elle n’en veut pas. Ce qui menace, c’est la mort du désir. Et pour que le désir continue à vivre, il faut se refuser à ingérer l’objet convoité.
Mon rêve, accomplissement d’un désir, m’avertit de ce que, dans mon
rapport à Aldjia, j’ai intérêt à rester de glace. Je ne ferais pas d’enfant avec elle. Si elle ne mange pas sa glace, moi, j’ai mangé son récit, et comme les
hommes de la tribu de l’ancêtre assassiné par eux, je m’approprie ses qualités,
c'est-à-dire les mots par lesquels elle m’a fait part de son désir de conserver
un désir… ce qui est la meilleure façon de l’analyser. Là-dessus, nous nous rejoignons.
Entendons bien ici ce que Freud dit
de l’identification dans la « Traumdeutung[7] » :
« l’identification n’est pas simple imitation, mais appropriation,
(Aneignung : appropriation, mais aussi assimilation et usurpation)
à cause d’une étiologie identique. » C’est à cette étiologie identique que
je fais référence, en faisant confiance à l’identification dans le transfert.
Ça me bouleverse, au point de me faire éclater en sanglots, mais derrière ces larmes, il n’y a pas que ma relation à Aldjia. Il y a tous les deuils que j’ai dû faire de toutes les femmes auxquelles j’ai dû renoncer, à commencer par ma mère.
A cette étape, le gain, pour l’analysante et l’analyste, c’est le choix du désir, et spécialement du désir d’analyse, sans lequel il n’y a pas d’analyse possible. Le désir de manger quelque chose qui survient chez Aldjia lors de ses insomnies, c’est le désir d’analyse, le désir d’avoir en bouche ce vide délicieux de la parole qui soulage, évidé du poids de l’objet. Je peux le dire, tout en rappelant encore une fois que c’est moi qui le dit ainsi, et pas elle ; je peux le dire ainsi parce que mon rêve me fait part de mon identification à elle. Nous avons le même désir, qui est sublimation de libido et désir d’analyse. Là dessus, je suis aussi bien qu’elle la belle bouchère de Freud.
Ce n’est pas pour rien que Lacan a su désigner du symbolique la pulsion de mort freudienne. La mort est à l’œuvre au sens de la pulsion : pour que le désir continue à vivre, support du sujet, il faut que l’objet meure, mangé par le sujet.
Ce dernier rêve avait un léger temps de retard sur mon analysante. Mais la voilà qui continue son travail. Elle dit à nouveau qu’elle pense à moi presque en permanence, sauf quand elle a fait son stage loin de Paris. Mais dès son retour, elle y repensait. La première image qui lui vient le matin, c’est son analyste.
Elle me raconte de nombreux rêves parmi lesquels je retiens celui-ci :
Elle est sur un lit, et
un vieux monsieur est assis sur elle, ça l’étouffe. Il se penche vers elle et
son œil tombe de l’orbite, il le recueille dans un mouchoir.
Elle associe aussitôt : le
vieux monsieur, c’est son père et c’est son analyste : j’ai transféré mon
père sur vous.
Je pourrais associer à mon tour sur
la castration de ce regard porté sur elle, mais je me l’interdis. C’est son
affaire.
Je mentionnerai seulement qu’à cette étape de l’analyse, sa phobie du métro a disparu ; ainsi que ses impulsions à planter un couteau dans le corps de ses proches. Sa vie de femme s’est un peu pacifiée. Elle qui faisait subir toutes les avanies possibles à son mari, dans la droite ligne de ses vengeances perpétuelles contre les hommes, elle peut lui dire à présent : tu étais jaloux d’Abibon, mais tu vois que ça valait le coup: je te fais moins chier qu’avant, quand même. En effet, elle avait finement remarqué que la jalousie de son mari à mon égard n’était pas dénuée de fondement.
Ce constat idyllique devra être encore remis en question. Je parle de ses vengeances perpétuelles contre les hommes, avec le temps d’avance qui me fait rédiger ces lignes largement après l’avoir entendue.
L’étouffement, elle en fait encore état dans son rapport ultérieur à son mari. Celui-ci s’occupe d’elle comme une gosse, ouvrant son courrier, payant ses factures, mettant des kleenex dans ses poches, et de l’argent dans son porte-monnaie, de façon à ce qu’elle n’ait jamais rien à demander. Un premier temps de révolte contre ces pratiques avait ralenti l’ardeur de ce mari prévenant. Mais régulièrement, il retombait dans son ornière favorite, faisant grimper la colère d’Aldjia d’un cran à chaque fois. Elle en était cependant venue à se rendre compte de ce en quoi elle y était pour quelque chose : au fond, le statut d’enfant lui convenait bien.
Voilà ce que je peux dire depuis mon bord, le bord de ce transfert au milieu duquel coule une rivière.
De son côté à elle, Aldjia, voici ce que j’ai retenu de ce qu’elle a dit dans les séances qui ont suivi …. Je répète qu’il s’agit de ce qui s’est inscrit chez moi : ce n’est donc son côté que dans la mesure où il est passé sur le pont, de mon côté.
Elle a pissé au lit jusqu’à 12 ans,
âge où elle est arrivée en
Il lui revient un souvenir d’enfance : avec sa copine, elle faisaient fréquemment le concours de « qui va pisser le plus haut », comme les garçons. Elle ne se rappelle qu’une chose d’un rêve, Chouchou, l’affiche du film avec Gad Elmaleh. Qui est Chouchou ? ai-je demandé. C’est un homme habillé en femme. Une autre nuit, elle a rêvé de Zidane, en bleu, qui défendait la France contre des rouges. Il secouait la tête et faisait des grimaces. Zidane, c’est moi ? demande-t-elle pour conclure. Enfin elle rêve que, prenant une douche, elle découvre qu’elle a un sexe d’homme.
Chacun sa façon de faire avec le vide. Chacun sa façon de tourner autour. Mais il est
clair que c’est autour du même pot. Tout ce qu’elle dit là, je pourrais en
faire de belles extrapolations théoriques, du côté du penisneid de
Freud, par exemple (l’envie du pénis). Ça ne rendrait pas
compte de la façon dont je l’entends, du côté de l’inconscient. Par contre,
cette façon d’entendre, manière de se situer dans le transfert, c’est cela
qu’il m’importe de théoriser. C’est cette particularité intime, pont unique
entre deux rives, qui m’apparaît comme le plus universel, en tout cas, le plus
universalisable, voire mathématisable. A mon sens, c’est ça, la psychanalyse.
Là je rejoins Lacan: ce pont entre deux rives, il l’appelle le langage, et plus précisément, lalangue. Et tout aussi bien, la fonction phallique. Nous venons de le voir concrètement, à entendre ce qui se tisse de rêves et de paroles sur ces rêves entre une analysante et son analyste. Que ce soit du côté féminin comme du côté masculin, la fascination du sexe revient à la question du manque. Dans les deux cas, ce manque vertigineux apparaît toujours avec ce qui le voile, château ou pénis.
Ainsi, mon rêve me dit que, avec mon petit château dans le fond de la vallée, je suis comme le petit Hans: le fait-pipi de la petite sœur est très petit, mais il va sûrement grandir, sans quoi, il ferait face à de vertigineuses perspectives. De l’autre côté du pont, Aldjia me dit à travers la façon dont je l’ai entendue : je ne suis pas sans sexe d’homme, ou pour bien faire apparaître les deux négations : je ne suis pas dans une référence où ne serait pas le sexe masculin.
Pourtant,
Pourtant
Cette colère, je l’entends à ma manière, dans l’attention flottante qui me fait alors dériver de la suite de ce qu’elle dit pour me perdre dans le souvenir du supplice de Saint Chaipuqui, qui fût non seulement brûlé vif, mais encore sur un grill et à petit feu, de façon à ce que ça dure plus longtemps. Là, c’est sûr, ça ne s’inscrit plus dans la fonction phallique. La jouissance, au sens négatif se traduisant en termes de douleur, est infinie. Et justement, de ce fait, je me retrouve coupé d’elle, je n’écoute plus. Il y a des x qu’elle dit à ce moment là qui ne s’inscrivent pas chez moi, à moins que je n’en sache rien, et que cet imaginaire de la torture soit la fantasmagorie produite en moi par ce qu’elle continue à dire et qui ressortira peut-être sous la forme d’un rêve, à un moment ou à un autre.
Quelque part, j’ai obtempéré à sa parole, d’aller me faire brûler vif en enfer. Et dans cet après-coup d’écriture, j’entends que c’est l’engendrement lui-même qu’elle voue aux gémonies, la fonction phallique telle qu’elle se transmet de père en fils depuis la fonction elle-même dépouillée de toute incarnation: dieu.
Je ne suis pas sûr du tout de ce que je mets d’acte clinique en regard des formules mathématiques de Lacan. La correspondance exacte importe peu : ce qui importe, c’est que ces formules dépourvue de signification puisse faire office de catalyseur comme elles viennent de le faire, afin de faire produire de nouvelles formulations de ce qui depuis le début de cet écrit, ne cesse pas de chercher à s’écrire.
Je vais tenter une formalisation de
ce transfert, dans le même but, celui que Freud assignait à l’interprétation: produire du nouveau.
Je vais d’abord tirer le fil du signifiant, ce pont entre les être parlants, qui fonctionne quels que soient les êtres parlants, mais qui ne fonctionne que si la particularité de l’existence vient y porter un démenti.
En d’autres termes, ce fil est un bord, il court entre les êtres parlants.
Dans le « Cours de linguistique générale » Saussure inaugure le
signifiant dans cette linéarité temporelle de la parole: il faut bien mettre le
mots les uns derrière les autres. On ne peut pas tout dire en même temps, et
c’est cette incapacité qui va finir par amener au constat, que, quoi qu’on dise
(
Celui qui parle à un autre a aussi la possibilité de s’entendre, ce qui donne une structure triple à ce fil : celui qui parle, celui qui écoute, l’autre, et le sujet parlant qui s’écoute, l’Autre. C’est une des façons de lire la trinité. Il y en a d’autre, dont celles-ci : allant du sujet parlant vers l’autre, le fil du signifiant se recourbe dans le même temps pour revenir vers l’Autre, le sujet qui s’écoute. L’un et l’autre, s’ils veulent se comprendre, doivent garder en mémoire l’inscription de ce qui se dit en début de phrase pour y faire référence en fin de phrase. Une signification ne s’établit jamais seule, mais dans l’articulation d’un signifiant à un autre. Un minimum de deux est requis, faisant valoir un troisième : « un signifiant représente un sujet pour un autre signifiant ».
Saussure[8] s’était essayé à une représentation de ces diverses modalités du retour du signifiant sur lui-même, en imaginant une nuée au-dessus du fil signifiant : le signifié, relié de loin en loin au signifiant par des traits verticaux pointillés. Lacan est venu nous expliquer que ce signifié n’était autre que le signifiant revenant sur lui-même. Dans le processus de la phrase comme dans celui d’un essai de définition d’un mot, un mot ne peut que renvoyer à un autre mot, et ce dernier à un autre, et ainsi de suite….métonymiquement dans la phrase, métaphoriquement dans le registre des définitions.
En d’autres termes, le signifié n’existe pas, pas plus que la
signification. Tout
cela ne sont qu’illusions produites de l’effet du signifiant revenant sur
lui-même. J’avais montré, il y a déjà bien longtemps,
comment une ligne quelconque si elle représente une coupure, ne doit son
efficace qu’à la combinatoire de trois fonctions : l’acoupure comme telle,
la courbure, et la recoupe, qui achève de transformer l’acoupure en la coupure.
Car l’acoupure peut
parfaitement se courber à l’infini sans jamais se recouper.
Sans ces trois fonctions elle reste lettre morte, incapable de découper quoi que ce soit dans la surface qu’on lui propose comme objet. Mais cette dernière formule nous fait toucher du doigt l’hypothèse implicite sur laquelle repose la démonstration : il fallait bien disposer de cette surface au préalable, ainsi que de l’idée de la coupure, pour pouvoir les faire opérer l’une sur l’autre. Autrement dit la démonstration de l’achèvement de la coupure suppose qu’elle a été mise en œuvre auparavant afin de produire le tissu sur laquelle elle va s’appliquer.
Il en est de même du signifiant. Pour démonter son fonctionnement, il faut le
supposer fonctionnant pour s’en servir à se démonter lui-même.
Il en est de même du sujet, produit du signifiant, qui ne peut que se supposer étant pour se faire être en produisant les signifiants qui en fin de compte, l’auront produit. Il n’existe pas plus que le signifié et la signification, son peu d’être se réduisant au signifiant.
La surface sur laquelle opère la coupure est nécessairement elle-même
le produit d’une coupure. Ce produit, un morceau de surface, une rondelle,
c’est cela, le signifié : pas autre chose que ce que vient de découper la
linéarité du signifiant. Ainsi ce dernier revient-il deux fois sur
lui-même : comme signifiant pour se recouper, et en tant qu’il coupe dans
ce qu’il a déjà découpé. Il s’agit donc d’une fonction quadratique,
c'est-à-dire de la forme f [f(x)], ou encore f2(x). Si la coupure nécessite trois
fonctions, cette répétition suppose donc un minimum structural de six.
Le transfert est déjà là tel que j’ai tenté de la décrire dans le récit précédent : parlant de ce que j’ai entendu, je redouble la coupure, je taille dans l’étoffe de ce qui a été découpé au préalable dans mon attention plus ou moins flottante. Car je ne peux restituer l’énonciation telle quelle. D’abord l’énonciation du sujet n’appartient qu’au sujet, elle ne se transfère pas. Ensuite, sa linéarité signifiante a forcément fait retour dans l’inscription qu’elle a produit en moi, découpant ce que je prends pour des signifiés, ou des significations si elles nécessitent le passage à travers l’interprétation d’un de mes rêves.
L’identification repose sur cette hypothèse nécessaire de la surface dans laquelle mon propre discours taille : la coupure que j’y inscris reproduit la structure de la coupure par laquelle elle a été produite. Voilà ce que décrit parfaitement l’écriture de la bande de Mœbius : son bord, le signifiant en tant que linéarité qui se retourne sur elle-même, parcours deux fois trois torsions de manière continue.
Le découpage ci-dessus respecte les coupures imposées par l’écriture qui sépare trois morceaux du bord. Ce bord est continu si on en suit son mouvement du doigt, mais dès qu’on s’arrête et qu’une représentation se boucle, elle le découpe en trois. Ce découpage se reproduit dans la lettre centrale au niveau des 3 torsions :
un signifiant
représente un sujet pour un autre signifiant
Le premier découpage laisserait penser que le signifiant est objet, 3
objets qui seraient mis en rapport par
les torsions, qui seraient fonctions. Le second pose le signifiant comme nomination des torsions elles-mêmes,
ce qui correspond aux croisements du noeud, lus comme des torsions.
Alors le signifiant est fonction, il
nomme l’opération de mise en rapport. Mais cela permet de faire retour sur la
première nomination, permettant de se rendre compte que tout bord est mise en
rapport d’une face avec l’autre. Ce que nous avions d’abord repéré comme objet
peut donc aussi être considéré comme fonction. Ainsi dans la structure qui nous
occupe, il n’y a pas de rapport entre la fonction et l’objet, puisqu’il s’agit
de la même chose, sans qu’il s’agisse de la même chose: c’est l’écriture d’un
non-rapport.
Du bord de la bande comme coupure à une seule dimension, à sa surface qui en a deux, les torsions se situant dans la troisième, il n’y a pas de rapport car il s’agit toujours du signifiant, à une seule dimension, même s’il donne l’illusion de produire du signifié (à deux dimensions) et de la signification (à trois dimensions).
Cette fonction, je peux la distinguer de l’objet signifiant en la nommant signifiance. Et cela me permet de dire qu’il n’y a pas de signifiant sans signifiance (pas d’objet sans fonction) ni de signifiance sans signifiant (pas de fonction sans objet). Dans le milieu analytique, il est assez fréquent d’entendre cette expression, « le signifiant », dans un glissement de sens qui en vient à le faire correspondre au mot. Cependant, lorsqu’on dit « le signifiant », on devrait toujours le considérer comme triple : telle est sa structure, identique à celle de la bande de Mœbius, et, en développé, à celle du nœud borroméen.
Telle est la structure du transfert, identique à celle de l’être
parlant : structure de mise en rapport, se basant sur l’absence d’écriture
du rapport sexuel. J’avais déjà décliné ce thème autour de la diagonale de
Socrate, qui écrit le non-rapport du
côté à la diagonale du carré (√2). C’est ainsi qu’à mon sens, j’entends l’absence
d’écriture du rapport sexuel selon Lacan : par l’écriture d’un
non-rapport.
Pas de rapport sexuel dans le transfert, bien que sa mise en jeu permette d’en décliner de nombreux substituts d’écriture, en l’occurrence des rêves de l’analyste qui sont autant de « √2 », ainsi qu’en témoigne l’histoire que j’ai racontée plus haut.
On pourrait écrire une formule de ce non-rapport en tenant compte des 6 torsions que parcours le bord de la bande de Mœbius, lorsque ce mouvement se fait dans l’écriture. En effet, la découpe d’un bande de Mœbius le long de son bord produit un enlacement d’une nouvelle bande de Mœbius avec une bande à deux faces dont les six torsions peuvent se réduire à quatre.
Cette réduction n’est pas possible dans l’écriture. En ce sens, la bande de Mœbius n’est qu’une autre écriture des 6 croisements du nœud borroméen :
1 4 2 5 3 6 1